Biodiversité : la stratégie du suicide

Biodiversité : la stratégie du suicide

Publié le 09/05/2019 à 11:45 

Natacha Polony
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Marcher dans la fraîcheur du matin, et sentir autour de soi cette vie foisonnante qui s'éveille. Soulever une pierre, écarter quelques herbes, et trouver un crapaud brun, le flanc palpitant et les pattes prêtes à bondir. Se sentir une part infime de cette nature. Cette expérience miraculeuse, combien d'enfants la vivent-ils aujourd'hui ? Combien d'enfants la vivront-ils encore dans vingt, dans trente ans ? Nos sociétés urbanisées se sont habituées à ne pas voir la disparition des insectes, des amphibiens ou des oiseaux. Qui remarque l'absence ? Le vide, pourtant, est abyssal.

Affaire de Parisiens déconnectés et pétris de bonne conscience écolo ? Alors que des scientifiques tentent depuis des années déjà de jouer leur rôle de vigie et de nous alerter, sur notre Titanic de confort et d'inconscience, un tel argument relève de cette pensée-slogan qui remplace aujourd'hui le débat démocratique. Il faut, au contraire, connaître les ruisseaux pour savoir qu'ils n'abritent plus une écrevisse.

Nos enfants, nos petits-enfants, grandiront sans doute dans un monde privé de tigres ou d'éléphants à l'état sauvage. Certains peuvent estimer que ce n'est pas si grave, après tout. Mais ce ne sont pas seulement quelques grands mammifères qui disparaissent, victimes d'un braconnage que l'on peut condamner tranquillement depuis une métropole occidentale. Un million d'espèces sont au bord de l'extinction. Et la biodiversité française est une des 10 plus menacées au monde. Pas seulement parce que la Guyane et la Polynésie sont d'une richesse inouïe. Le Marais poitevin, le Bocage nantais sont des trésors. La diversité géographique et climatique a depuis des siècles façonné l'identité française en se déclinant dans les paysages, l'architecture et ce patrimoine agricole qui en fait le pays des plaisirs de la table.

La France goudronne l'équivalent d'un département tous les quinze ans.

La modernité industrielle, en nous urbanisant, en nous entourant de prothèses technologiques, nous a amputés de cette part de nous-mêmes. Le capitalisme consumériste appuie son emprise sur l'effacement, pour le consommateur, des conditions de production. Le gel douche sent la vanille ; qui se souciera des orangs-outangs privés d'habitat par la culture intensive de l'huile de palme ? La viande est sous plastique ; qui se demandera de quel animal elle provient, et si cette bête a vu dans sa vie le moindre brin d'herbe ? Les lentilles sont bon marché ; qui s'inquiétera du pétrole lourd brûlé par le cargo qui les a apportées du Canada ? Le supermarché lui-même est immense et rutilant ; qui se demandera combien de terres arables et de zones humides ont été bétonnées pour nous offrir ce temple contemporain ? La France goudronne l'équivalent d'un département tous les quinze ans. Un stade de foot toutes les cinq minutes. Autant d'espaces artificialisés dans lesquels les animaux et les plantes n'ont pas leur place. Elle continue à favoriser à travers la grande distribution une agriculture intensive consommatrice de pesticides dont on ne peut plus ignorer qu'ils éradiquent non seulement les abeilles, mais aussi tous ces insectes qui pollinisent les plantes et nourrissent les rongeurs, les oiseaux, les amphibiens et les reptiles.

Bien sûr, chacun à intérêt à focaliser les débats sur la question du bouleversement climatique. Les Etats peuvent faire des conférences à grand spectacle et vendre des permis d'émission de gaz carbonique, les entreprises peuvent promouvoir les énergies renouvelables et les ampoules basse consommation, les jeunes gens peuvent défiler dans les rues pour aiguiser leur conscience politique sous le regard attendri des médias et les climatosceptiques peuvent se prétendre rebelles en ricanant sur le fait que « le réchauffement climatique est là, il fait - 3 ° dans les Yvelines un 6 mai… » Ils pourront traiter les inquiets de bobos parisiens sans jamais interroger, par exemple, des vignerons qui ont la mémoire de l'ensoleillement à travers les millésimes et les dates de vendanges et qui mesurent l'ampleur de la catastrophe.

C'est le modèle du capitalisme consumériste, appuyé sur la division mondiale du travail, qui doit désormais faire l'objet d'une remise en question par des citoyens.

Avec la disparition des espèces animales et végétales, impossible de feinter. Impossible d'ergoter sur la question de savoir si tout cela a bien pour origine l'activité humaine. En revanche, il y a loin du constat de l'effondrement aux actes politiques qui seuls pourront enrayer le processus mortifère. Ce n'est pas à coup d'« hôtels à insectes » et de plantes mellifères qu'on infléchira le cours des choses. C'est le modèle du capitalisme consumériste, appuyé sur la division mondiale du travail, qui doit désormais faire l'objet d'une remise en question par des citoyens qui, de plus en plus, mesurent dans leur vie quotidienne le degré d'aliénation et de désespérance qu'implique ce modèle. Pour l'heure, un ministre de l'Economie qui avait signé tous les décrets autorisant des extractions minières s'est mué en président de la République qui refuse un projet de mine d'or pour préserver la faune et la flore. Preuve que les espèces évoluent. La stratégie du suicide n'est pas la seule qui s'offre à nous. Les autres options nécessitent de définir ce qu'est une vie humaine digne et épanouissante et une organisation économique et sociale qui la favorise. Ce qu'on n'apprend pas à l'ENA.

 

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