Comment les lobbies dévorent l'Europe

Comment les lobbies dévorent l'Europe

 

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Les représentants d'intérêts privés sont omniprésents dans la bulle européenne. Grâce à des pratiques tantôt ultra-agressives, tantôt retorses, ces lobbies ont réussi à enterrer de nombreuses réformes ces cinq dernières années.

La scène paraît tirée d'un Feydeau modernisé par un metteur en scène féru de politique européenne. Elle se passe début février 2017 à l'heure du déjeuner, dans l'enceinte du Parlement européen. Dans quelques jours, les élus doivent voter une réforme du droit à polluer dans l'Union européenne, afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre. Edouard Martin, ex-syndicaliste d'ArcelorMittal et parlementaire du groupe socialiste, a déposé un amendement pour mettre plus fortement à contribution les industriels. Le voilà qui se rend dans un salon où la fédération des cimentiers européens tient une réunion dite « d'information ». Il veut connaître les arguments de ce lobby, opposé à son texte. Arrivé devant la porte restée entrouverte, il entend un des représentants d'intérêts… évoquer son projet : « L'amendement Martin, il ne faut pas le voter ou on perdra notre compétitivité. On serait obligé de fermer un certain nombre d'usines, de délocaliser en Asie, au Maghreb. » Piqué au vif, l'élu rentre et découvre de nombreux collègues députés de la commission Industrie, qui écoutent le lobbyiste. La semaine suivante, la proposition Martin est enterrée par un vote auquel participent ces mêmes parlementaires.

"LE VRAI ENJEU EST DE NE PAS ÊTRE UN PHOTOCOPIEUR, MAIS D'ÊTRE CAPABLE DE DIGÉRER ET DE CRITIQUER L'INFORMATION QUI EST TRANSMISE."

Cette anecdote n'étonnera pas les habitués des institutions européennes, qui seront renouvelées à l'issue des élections du 26 mai prochain. Dans ce microcosme, les représentants d'intérêts privés font partie intégrante du système, élaboré selon les standards anglo-saxons. Au sein de la bulle UE, lobbyistes et parlementaires, loin d'entretenir une distance pudique, se mêlent dans l'objectif - théorique - de concourir à l'intérêt général.

Sur les sujets les plus techniques, les industriels s'imposent comme des interlocuteurs incontournables parce qu'ils sont les seuls ou presque à parfaitement les maîtriser. « Un député intervient sur des sujets dont il ne connaît pas tout, il faut bien qu'il s'imbibe de quelque chose », analyse Pervenche Berès, qui prend cette année sa retraite après vingt-cinq ans au Parlement européen, comme membre du groupe PS. « S'imbiber » sans tout gober, telle est la mission de l'eurodéputé bien intentionné, pas si évidente à remplir face à des entreprises dont les représentants, qui doivent s'inscrire dans un registre public pour accéder aux bâtiments officiels, ont tendance à présenter les choses sous le jour qui leur est le plus favorable. Selon Michel Dantin, député européen LR, « le vrai enjeu [face aux lobbys] est de ne pas être un photo copieur, mais d'être capable de digérer et de critiquer l'information qui est transmise ».

15 lobbyistes pour 1 élu

A Bruxelles, les 11 250 lobbyistes accrédités - soit 15 pour un élu ! - quadrillent le quartier européen, au point d'occuper chaque immeuble de bureaux dans un rayon de 1 km autour des sièges du Parlement européen, de la Commission et du Conseil, auxquels ils ont un large accès. Chaque année, leurs employeurs dépensent au moins 1,5 milliard d'euros pour défendre leurs points de vue. Et ça marche. D'après de nombreux témoignages récoltés par Marianne, la législature 2014-2019 a donné lieu à une offensive sans précédent - et souvent couronnée de succès - de lobbies de plus en plus puissants. Sur des sujets tels que l'usage des pesticides ou de composants chimiques, la pollution ou les droits d'auteur, ils ont plusieurs fois réussi à amoindrir ou à enterrer une réforme qui les gênait. « La procédure législative est complexe. Il y a donc de nombreux moyens d'influer sur le contenu d'un texte », décrypte Maxime Calligaro, collaborateur d'eurodéputés pendant six ans et coauteur du polar les Compromis (Rivages/Noir, 2019), qui narre l'enquête sur un meurtre commis au Parlement. Quitte, dans certains cas, à flirter avec les limites de l'éthique, voire à déborder le cadre de la loi.

Etre député européen, aux yeux des lobbyistes de la capitale belge, c'est être pareil à une jeune femme dansant seule en boîte de nuit pour un pro de la drague : une cible potentielle. Certains n'hésitent d'ailleurs pas à recourir à des approches rentre-dedans. Edouard Martin se souvient d'avoir été interrompu lors de son premier déjeuner à la terrasse d'une brasserie de Strasbourg, en juillet 2014. « Un homme en costard, type Men In Black, s'approche de moi et me félicite pour mon élection. Il m'explique qu'il est lobbyiste pour un groupe de téléphonie américain et ajoute : “J'ai vu que vous étiez membre de la commission Industrie, donc on se reverra bientôt. - On se reverra si je veux”, je lui ai rétorqué. » L'homme de la grève de Florange considère que la bulle européenne étant « un petit monde, les représentants d'intérêts se passent vite le mot pour savoir quel député est réceptif ou pas ».

"IL FAUDRAIT ÉVITER DE CONFIER À UN PAYS QUI A UN LIEN AVEC UNE INDUSTRIE L'ANALYSE ET L'EXPERTISE DE CE SECTEUR."

Michèle Rivasi, eurodéputée Europe Ecologie-Les Verts depuis 2009, a remarqué que les groupements professionnels aiment se rendre aux commissions spécialisées du Parlement européen, pour se faire un avis sur ses membres : « Ils notent la tonalité des interventions des députés et vont ensuite les rencontrer un par un, en adaptant leur discours. » En 2013, le géant du tabac Philip Morris a reconnu avoir fiché les parlementaires européens, notamment les Français, selon leur proximité avec les cigarettiers. « A surveiller » ou « A voir d'urgence » , était-il écrit sur des documents dévoilés par le Parisien. « Moi, on m'a très vite étiqueté en tant que rouge, donc on ne m'approche pas tellement », relève ainsi Emmanuel Maurel, apparenté à La France insoumise.

A l'inverse, les élus réputés les plus ouverts peuvent se voir proposer une collaboration plus poussée, matérialisée par… des propositions d'amendements clés en main. « Ça ne me choque pas, assure Michel Dantin, à qui on a fait le coup. Il suffit d'avoir son indépendance pour faire la part des choses. » Lors d'une réunion transpartisane concernant un projet d'accord sur les résidus chimiques autorisés dans les fertilisants agricoles, en 2017, les eurodéputés de gauche ont ainsi eu la surprise de découvrir un amendement du groupe PPE (droite) portant la signature de la fédération européenne des industries chimiques. « Ils ont plaidé l'erreur, et ça nous a permis de leur mettre la pression, donc on n'a pas ébruité l'affaire », s'amuse un député présent lors de cette rencontre.

Tout le monde ne peut pas revendiquer une parfaite indépendance, comme ces députés qui occupent des fonctions annexes… dans des lobbies. Guy Verhofstadt, ex-Premier ministre belge et actuel président du groupe Alde (centriste), a gagné au moins 920 000 € en cinq ans en tant qu'administrateur du fonds de pension Sofina, actionnaire de Danone, GDF Suez ou Eurazeo. Autant d'entreprises inscrites sur le registre des représentants d'intérêts… L'Alde, elle-même, a été financée entre 2014 et 2018 par des multinationales telles que Bayer (qui a récemment racheté Monsanto), Google ou Microsoft, pour des sommes comprises entre 10 000 et 78 000 €. En septembre 2017, le député conservateur allemand Markus Ferber, en pointe sur les questions financières, a été épinglé par le média américain Politico pour avoir promu auprès de sociétés un produit financier distribué par une fondation dans laquelle il a des intérêts.

le flou de Bruxelles

De façon plus insidieuse, les lobbyistes peuvent aussi proposer aux eurodéputés des voyages d'études pour se familiariser avec un secteur. « Il y a quelques années, on m'a invité en Grèce dans des conditions que j'ai refusées. La proposition émanait d'un groupe actif sur les marchés financiers », révèle Pervenche Berès. Officiellement, les voyages « sans lien avec le mandat » sont interdits par le règlement du Parlement, comme les cadeaux de plus de 50 €. En réalité, tout voyage peut prétendre avoir un lien au moins indirect avec le rôle d'eurodéputé. Les lobbies présents en force dans les intergroupes et les forums industriels cherchent à profiter de cette ambiguïté.

Au sein de ces espaces aux contours flous, où fraient sans distinction parlementaires et lobbyistes, dans un mélange des genres très bruxellois, de nombreux événements sont organisés. L'European Internet Forum a, par exemple, organisé ces dix derniers mois des voyages à Barcelone et Washington. Cette société, qui compte dans ses rangs 75 eurodéputés, est financée par le gratin du numérique, et notamment les surpuissants Gafam. En 2018, elle a accumulé la somme démesurée de 548 millions d'euros de cotisations. Soit davantage que le budget annuel d'un département comme l'Aude…

De quoi offrir aux Gafam un sacré pouvoir de nuisance. Ils l'ont prouvé lors du débat sur la directive dite « droits d'auteur », vouée à améliorer la rémunération des auteurs de contenu en ligne. « Ils ont été jusqu'à simuler une mobilisation citoyenne », s'indigne l'eurodéputée apparentée PS Virginie Rozière. Dans les jours qui précèdent le vote en séance plénière, les Gafam achètent des camions publicitaires demandant aux élus européens de voter non à la directive, et les font circuler dans Bruxelles. A l'intérieur du Parlement, une dirigeante de Google, Susan Wojcicki, s'invite à la table de déjeuner du rapporteur allemand du texte, Axel Voss, pour tenter de le convaincre de revoir la directive, selon le député Jean-Marie Cavada, témoin de la scène. Finalement, le texte a bien été voté, mais certaines mesures ont été vidées de leur substance.

"DÈS QU'ON VEUT RÉFORMER LEUR SECTEUR, LES LOBBIES PARLENT DE COMPÉTITIVITÉ ET DE SUPPRESSION D'EMPLOIS. C'EST AUTOMATIQUE."

Les lobbies du numérique s'agitent aussi en coulisse. Officiellement, selon le registre de transparence mis en place par la Commission européenne, Google est déjà l'entreprise la plus active dans l'UE, avec ses 201 rendez-vous auprès de fonctionnaires et ses 6 millions d'euros de dépenses annuelles. En réalité, sa débauche de moyens est bien supérieure puisque la firme cofondée par Larry Page finance 21 prestataires ou représentants d'intérêts. Les géants du numérique sponsorisent notamment une pléthore de fondations et de think tanks, sans que ces dépenses soient décomptées dans le registre de transparence. Parmi les cinq clubs de pensée les plus influents à Bruxelles, quatre sont financés directement ou indirectement par Google (ECFR, Brookings Institution, Bruegel, Friends Of Europe), et trois par Microsoft et Facebook. Cette hyperactivité a évidemment un but intéressé. « A terme, les sommes données par ces entreprises représentent relativement peu, note Olivier Costa, enseignant au Collège d'Europe, à Bruges (lire l'encadré, ci- dessus). C'est un investissement sur l'avenir. »

Pour certains lobbyistes, pourtant, leur corporation connaîtrait actuellement une crise. Daniel Guéguen, dirigeant du cabinet EPPA, actif dans l'écosystème européen depuis quarante ans, est de ceux-là. Ce sexagénaire madré, défenseur affiché d'un lobbying « réglo » , sans dîners et sans complicités malsaines, estime que la concurrence nouvelle des ONG ringardise totalement les représentants d'intérêts classiques : « La force des ONG, c'est que leur message est simple à expliquer à l'opinion puisqu'il est souvent manichéen. Face à ça, les représentants d'intérêts ont du mal à s'adapter, ils sont encore dans le vieux monde, ne maîtrisent pas les nouveaux codes. » Ce défenseur du géant allemand Bayer, de l'agroalimentaire notamment, se plaint de la montée en puissance d'un « principe de précaution » qui s'opposerait au « principe d'innovation », qu'il conviendrait de privilégier pour que les entreprises européennes restent « compétitives ». Un argument qui fait sourire Michèle Rivasi : « Dès qu'on veut réformer leur secteur, les lobbies parlent de compétitivité et de suppression d'emplois. C'est automatique. » Et de bonne guerre. Dans les faits, l'eurodéputée regrette que ce fameux « principe de précaution » n'ait pas prévalu lors des débats sur l'utilisation professionnelle du mercure, toxique pour la santé humaine, en mars 2017. Après moult négociations, l'élue n'a obtenu son interdiction dans les amalgames dentaires… que pour les enfants et les femmes enceintes. « La corporation des dentistes s'est mobilisée », croit savoir l'élue écolo.

Faux nez et intimidations

Si la montée en puissance des ONG constitue une indéniable réalité, les données financières montrent que le rapport de force économique reste largement en faveur des firmes privées, dont les dépenses sont plus de deux fois plus élevées. Et comme rien n'est jamais simple à Bruxelles, certaines organisations censées concourir à l'intérêt général se révèlent être… de faux nez de lobbies privés. Le Consumer Choice Center, officiellement accrédité en tant qu'ONG de consommateurs, a, par exemple, été financé par Japan Tobacco International ou Facebook. Il milite pour une libéralisation totale du marché. « Depuis 2016, les industriels font avancer leur cause en se dissimulant derrière des associations ou des actions prétendument citoyennes », décrit Olivier Hoedeman, de l'association Corporate Europe Observatory. En octobre 2018, un prestataire de la société Monsanto a ainsi créé des groupes de faux agriculteurs dans au moins sept pays. Très actifs sur les réseaux sociaux, ces fermiers fantômes communiquaient leur passion pour le glyphosate.

Dans le dossier de cet herbicide reconnu comme « probablement cancérigène » par l'OMS, le point de vue des véritables associations n'a pas pesé bien lourd face à la puissance de feu de Bayer-Monsanto. Ce produit a été l'objet d'une âpre querelle scientifique, qui laisse augurer un nouveau champ d'action des lobbies pour les années à venir. Le rapport d'expertise commandé par l'autorité européenne de sécurité des aliments est un cas d'école. Les parlementaires se sont rapidement aperçus qu'il comportait des chiffres erronés, des informations datées, qui renvoyaient très souvent à des sources industrielles. Cette étude a été réalisée par l'agence sanitaire allemande, soit… le pays de Bayer, propriétaire de Monsanto producteur du glyphosate. « Il faudrait éviter de confier à un pays qui a un lien avec une industrie l'analyse et l'expertise de ce secteur », commente, stupéfait, le député écologiste Pascal Durand, qui a récemment rejoint la liste LREM.

Président de la commission d'enquête sur l'usage des pesticides depuis juin 2018, le PS Eric Andrieu a connu sur ce même dossier une drôle d'expérience. Par le biais d'un cabinet de lobbying, la firme Bayer lui envoie d'abord un courrier de demande de rendez-vous, puis un deuxième. Refus. A quelques jours de la remise de son rapport, le parlementaire fait l'objet de tentatives de déstabilisation, sans pouvoir remonter la piste de leur commanditaire. Son assistant est l'objet d'appels quotidiens, lui demandant « si [sa] famille va bien ». Une pomme est posée sur le bureau du député pendant son absence, avec l'inscription : « Je contiens des pesticides. » Certains des mails qu'on lui envoie n'arrivent plus. Après analyse de son ordinateur par les services du Parlement européen, il apparaît que les messages qui contiennent les mots « glyphosate » et « cancer » ont été paramétrés pour être placés directement dans la corbeille. Un piratage ? « Je n'ai pas de preuves. Mais tout cela suscite un climat anxiogène. C'est une technique typique d'intimidation », raconte Eric Andrieu à Marianne. En dépit de l'opiniâtreté de l'élu, le glyphosate est toujours autorisé dans l'Union européenne, et ce jusqu'en 2022, au moins.

Plus de transparence

Malgré ces accrocs, certains se veulent optimistes, en insistant sur les avancées de ces cinq dernières années. Une décision de la Commission européenne datant de novembre 2014 oblige ainsi ses membres à recenser leurs rencontres avec des lobbyistes. Le registre de transparence dénombre l'ensemble des réunions des commissaires européens avec des représentants d'intérêts, ainsi que les budgets officiels de chaque lobby recensé à Bruxelles. En janvier dernier, le Parlement européen a voté - de justesse et contre l'avis de la majorité du PPE - pour que les rendez-vous des députés rapporteurs de texte avec des représentants d'intérêts soient rendus publics lors de la prochaine législature. « De nombreux progrès restent à faire », prévient néanmoins Emily O'Reilly, la médiatrice européenne, qui regrette notamment que de nombreux hauts fonctionnaires soient fréquemment débauchés par des firmes privées. Selon Transparency, la moitié des commissaires européens non renouvelés en 2014 sont devenus lobbyistes.

La haute fonctionnaire a de nombreuses suggestions : accroître la portée du registre de transparence, instaurer un « délai de carence » afin d'éviter que les anciens parlementaires européens ne deviennent à leur tour des lobbyistes… Mais, surtout, informer les eurodéputés. « Il y a quelques années, j'ai dû faire circuler un petit prospectus des choses à faire et à ne pas faire lorsque l'on parle à un représentant d'intérêts, se rappelle-t-elle. Je devrais peut-être recommencer. » Un effort de pédagogie louable, mais qui ne remplacera jamais l'indépendance d'esprit dont est censé faire preuve tout parlementaire. « Ceux qui cèdent aux lobbies, c'est parce qu'ils le veulent bien. Personne n'a le couteau sous la gorge », relève Pervenche Berès, qui rappelle que les représentants d'intérêts « peuvent parfois développer de bons arguments ». Pour se faire une idée, rien de tel que la transparence.

 

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