Pourquoi sommes-nous dans une opération classique de démantèlement du service public?

Aurélien Bernier: "Nous sommes dans une opération classique de démantèlement du service public"

 

Aurélien Bernier est essayiste. Il est spécialiste à la fois des questions énergétiques et environnementales, et de l'Union européenne. En 2018, il a publié Les voleurs d'énergie. Accaparement et privatisation de l'électricité, du gaz, du pétrole, (éditions Utopia). Il revient ci-dessous sur le plan « Hercule » de « renationalisation » d'EDF, sur l'augmentation des tarifs de l'électricité qui aura lieu au mois de juin, sur la privatisation de barrages français requise par Bruxelles. 

 

On parle beaucoup, actuellement, de « renationalisation » d'EDF, via un plan qui se nomme « Hercule ». Cela semble très étonnant de la part d'un gouvernement qui, par ailleurs, vient d'imposer une série de privatisations (ADP, Engie, FDJ) avec la loi PACTE. Comment expliquer cela ?

Mais c'est une « fake news » qui devrait être punie par la loi ! Ce projet est assez ancien et des rumeurs avaient déjà été lancées en 2017 et 2018. Il s'agit en fait de séparer les activités rentables d'EDF de celles qui ne le sont pas pour ouvrir au privé le capital des premières. Nous sommes dans une opération classique de démantèlement du service public, dans laquelle intervient une donnée particulière : l'importance du parc nucléaire français. Or, l'activité nucléaire en France n'intéresse pas (en l'état) le secteur privé, car elle n'est pas assez rentable. Avec plus de 60 milliards d'euros de dettes et 100 milliards d'investissements à réaliser d'ici 2030 selon la Cour des comptes, on comprend que le privé se montre timide alors qu'à l'inverse il veut faire main basse sur l'hydroélectricité, les centrales thermiques ou les énergies renouvelables. En clair, le nucléaire est un frein à la privatisation d'EDF. 

L'idée est donc de garder publique l'activité nucléaire d'EDF et même de la renationaliser, puisque aujourd'hui, environ 16 % d'EDF sont détenus par des investisseurs privés. On « isole le risque nucléaire », comme on le fait dans la finance lorsqu'on crée une « structure de défaisance » pour y héberger des actifs dont plus personne ne veut.

Mais « en même temps », on filialise les autres activités : la distribution, la commercialisation, les services énergétiques, les énergies renouvelables. Et ces filiales, on peut ensuite les brader en Bourse comme on l'a fait à l'époque (2008) pour Gaz de France. Cela prouve bien que les libéraux savent se montrer inventifs lorsqu'il s'agit de dépecer un service public.

Et n'oublions pas que le Royaume-Uni de Margaret Thatcher a lui aussi commencé à privatiser l'électricité en gardant le nucléaire sous contrôle public. Le démantèlement du secteur électrique débute en 1984 et à l'époque, les conservateurs jurent que le nucléaire doit rester propriété de l’État. Il sera vendu (à EDF) en 1996.

Ce qui est formidable, c'est que le schéma de « réorganisation » d'EDF dont nous parlons aujourd'hui est mis au point par un groupe de grandes banques (dont JP Morgan, la Société générale…) et d'établissements financiers. Parmi eux, on trouve notamment le groupe financier franco-allemand Oddo, qui fut l'un des premiers concurrents privés d'EDF via sa filiale Oddo Power qui achetait de l'électricité en Bourse et la revendait aux entreprises françaises. Encore un détail : l'actuel président d'EDF, Jean-Bernard Lévy, a été directeur général d'Oddo de 1998 à 2002.

 

Le plan Hercule semble relever de ce que vous appelez dans votre livre la « dé-intégration  verticale ». De quoi s'agit-il ?

La « dé-intégration verticale » est la méthode qui consiste à découper une activité auparavant « intégrée ». La production de gaz et d'électricité sont à l'origine des activités intégrées : c'est la même entreprise qui produit (ou importe), qui transporte et qui commercialise. D'un point de vue économique, c'est le schéma le plus efficace, qui permet des économies d'échelle et une cohérence entre la production, les réseaux, le service aux consommateurs…

Or, pour pouvoir privatiser, il faut séparer ces activités. En effet, le réseau intéresse rarement le privé, à l'inverse de la production et de la commercialisation, qui offrent des perspectives de profits rapides. Et le gestionnaire du réseau sur lequel circule la marchandise ne doit pas « fausser la concurrence » entre les différents opérateurs privés. Comme pour le transport ferroviaire, il est donc souvent plus simple de le garder public. Par contre, dans la production et la fourniture, on peut introduire la concurrence, à un rythme et avec des détails de procédure qui dépendront du contexte politique et social.

Cette « dé-intégration verticale » a été pensée et testée au Chili de Pinochet dans les années 1980 par les économistes ultralibéraux de l'école de Chicago. La méthode a ensuite été importée au Royaume-Uni par Thatcher puis incorporée au droit européen avec l'adoption de directives sur le gaz et l'électricité. A partir des années 1990, elle a conditionné les interventions du FMI et de la Banque mondiale dans les pays endettés. On peut dire que c'est la recette universelle de casse des services publics de l'énergie de réseau. C'est tout à fait incroyable quand on y pense : Bruxelles et Macron suivent précisément le mode d'emploi élaboré par la dictature chilienne !

 

On a appris récemment que les tarifs de l'électricité allaient augmenter de près de 6 % cet été, et que cela servira à sauver les petits opérateurs privés. Alors qu'on nous a toujours dit que la concurrence favorisait la baisse des tarifs, pouvez-vous expliquer cette incongruité ?

En Europe, et surtout en France, les prix de l'électricité sont encore trop bas pour attirer massivement les investissements privés. EDF est encore très majoritaire : elle détient plus de 80 % des contrats de fourniture d'électricité. Pour les libéraux, c'est un échec. La concurrence « libre et non faussée » ne marche pas. Il faut donc démanteler le service public et favoriser artificiellement le privé. C'est l'objectif du plan Hercule, mais aussi de l'augmentation des tarifs.

Une loi de 2010 prévoit quelque chose d'incroyable : si les prix de l'électricité augmentent en Bourse, alors les tarifs des « opérateurs historiques » (EDF et les régies de distribution) qui sont encore régulés par l’État doivent s'aligner sur cette tendance. C'est le cas aujourd'hui. La hausse des cours mondiaux des matières premières fait grimper les prix de l'électricité sur la Bourse européenne. Les prix régulés doivent donc augmenter, indépendamment des coûts de production d'EDF qui sont relativement stables car largement basés sur le nucléaire et l'hydro-électricité.

Mais que ce soit bien clair : en faisant cela, on ne « sauve pas les petits opérateurs privés », on soutient les positions des grandes multinationales. Les principaux concurrents d'EDF sont aujourd'hui Total, Engie, Vattenfall… C'est pour eux que l'on organise cette concurrence déloyale.

 

Il est également prévu que la France privatise des barrages hydroélectriques en grand nombre. Pourriez-vous expliquer cela ? Comment peut-on y échapper ?

En France, la plupart des installations hydro-électriques sont concédées par l’État à des opérateurs. Jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce sont principalement des compagnies privées. Après la nationalisation de 1946, il ne reste que trois concessionnaires: EDF, pour environ 80 % des sites, la Compagnie nationale du Rhône (CNR) et la Société hydroélectrique du Midi (Shem). Engie a déjà racheté la Shem et détient 49,97 % du capital de la CNR. Mais EDF contrôle toujours l'essentiel de la production, ce qui est intolérable pour les ultralibéraux et pour l'Union européenne en particulier.

Bruxelles réclame donc qu'il y ait une mise en concurrence pour le renouvellement des concessions. Macron et Philippe négocient dans l'opacité la plus totale, mais nous avons quelques fuites. Et nous savons là encore que la concurrence ne sera pas « libre et non faussée » : le gouvernement et Bruxelles veulent réserver un partie des concessions au privé. Concrètement, ils veulent interdire à EDF de postuler sur une partie des sites. Les candidats déclarés à la reprise sont de grands énergéticiens étrangers (le Suédois Vattenfall, le Suisse Alpiq...) ou français (Total, encore elle).

Quand on sait que le coût de la production hydroélectrique est le plus faible qui soit, bien inférieur à celui du nucléaire, on comprend qu'il s'agit d'une grande braderie. Les gens qui organisent cela sont de purs idéologues. Des rapaces ou des traîtres, selon qu'ils se situent dans la sphère économique ou dans la sphère politique.

Y échapper est impossible, sauf à rompre avec l'Union européenne. Le droit européen, donc les directives sur l'énergie, priment sur le droit national. Si l'on s'y tient, l'ouverture à la concurrence est juridiquement inévitable.

 

Vous êtes également l'un des co-auteurs du livre collectif La gauche à l'épreuve de l'Union européenne (Éditions du Croquant, 28 février 2019). Quel est le rôle de l'Europe – et du principe de la concurrence non faussée inscrit dans les traités – dans toutes ces vagues d'ouverture à la concurrence ou de privatisation des équipements ou entreprises publics de l'énergie ? 

L'Union européenne est au cœur du processus. Dès 1990, elle impose le libre transit du gaz et de l'électricité : un gestionnaire d'un réseau national doit accepter de transporter la production d'un autre pays pour la livrer dans un troisième. On harmonise les normes des réseaux pour faciliter les échanges de flux. A partir de 1992, on autorise les opérateurs privés à concurrencer les monopoles publics et on commence la « dé-intégration verticale », d'abord comptable avant de devenir juridique.

Aujourd'hui, le projet est de construire « l'Europe de l'énergie » : un grand marché continental dans lequel la production circulerait librement et les transactions boursières se multiplieraient. C'est tout simplement appliquer au gaz et à l'électricité les recettes qui ont provoqué les délocalisations, la désindustrialisation, le chantage à l'emploi dans de nombreux autres secteurs d'activité. Concrètement, l'Union européenne, qui impose aux États des politiques d'austérité d'une violence inouïe, trouve des milliards pour renforcer les réseaux transfrontaliers de gaz et d'électricité. L'idée est la suivante : puisqu'il est compliqué pour un opérateur suédois ou italien de s'implanter sur le marché français, supprimons les frontières ! Permettons à une production effectuée en Suède ou en Italie d'être vendue n'importe où dans l'Union européenne. Permettons à Vattenfall ou Eni de concurrencer EDF sans même avoir à acheter des moyens de production en France.

Cette histoire de la privatisation de l'énergie par l'Union européenne est totalement ubuesque. Et le résultat est extrêmement grave. Non seulement on brade le patrimoine public, non seulement on prend le risque de renforcer les inégalités sociales et territoriales, mais on accepte surtout de transférer au privé la définition des stratégies énergétiques. Alors qu'on nous parle tous les jours de transition énergétique, on en confie la responsabilité à des groupes comme Total, qui agiront en fonction des cours de Bourse et des dividendes qu'ils pourront en retirer. C'est un suicide écologique, industriel et démocratique.

 

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